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LA FABLE DES CASSEURS DE PIERRES




LA FABLE DES CASSEURS DE PIERRES







Lors d’un voyage à Chartres, l’écrivain Charles Péguy rencontre un homme qui casse des pierres sur le bas-côté de la route. Il décide de s’arrêter et de lui parler.

« Que faîtes-vous, Monsieur ? » demande Péguy à cet homme qui, l’air sombre, frappe sur un tas de cailloux à l’aide d’une énorme masse. « Vous le voyez bien, je casse des pierres. Je n’ai pas pu trouver autre chose que ce métier pénible et stupide ! » répond-il aussitôt.

Un peu plus loin, Péguy rencontre un second homme sur le bord de la route, qui fait exactement le même travail que le premier : casser des pierres. Une nouvelle fois, Péguy descend de sa voiture pour l’interroger. L’homme a l’air un peu plus serein que le précédent. À la même question posée, celui-ci répond : « Je suis casseur de pierres. C’est un travail dur, vous savez, mais il me permet d’être au grand air, il y a sans doute des situations pires que la mienne ! ».

Quelques kilomètres plus loin, Péguy rencontre, à son grand étonnement, un troisième homme qui fait lui aussi exactement le même travail que les deux premiers. Il lui pose à nouveau la même question. L’homme, qui semble incroyablement heureux et abat joyeusement sa masse sur les pierres posées devant lui, répond alors : « Moi, je bâtis une cathédrale ! ».


Trouver un sens


Le neuropsychiatre Boris Cyrulnik, qui commente assez fréquemment cette fable en l’attribuant à Charles Péguy, n’est pas certain lui-même de cette filiation. Mais en réalité la question n’a que peu d’importance pour l’intérêt de cette allégorie philosophique. Car ce qui nous intéresse ici, c’est le message que cette fable véhicule.

Et ce message, c’est celui du sens de la vie.

Ce dont nous parle en effet cette histoire, c’est que du moment où nous trouvons du sens à notre existence, celle-ci change du tout au tout (alors que, dans le même temps, elle reste extérieurement la même). Ainsi, les trois personnages cassent des pierres, mais seul le troisième en retire une joie profonde, car son travail s’inscrit dans un projet beaucoup plus grand: celui de construire une cathédrale.

Viktor Frankl, un psychiatre autrichien qui fut interné dans le camp d’Auschwitz pendant la second guerre mondiale, a beaucoup travaillé sur cette notion de sens de la vie, il en a même fait la pierre angulaire de sa méthode thérapeutique, la logothérapie (ou thérapie par le sens).

Dans son livre « Découvrir un sens à sa vie », Frankl fait cette remarque précieuse au sujet des prisonniers avec lesquels il se trouvait : seuls ceux qui avaient un projet ou un but à poursuivre parvenaient à survivre. Ce but pouvait prendre n’importe quelle forme : une famille à retrouver, un travail, un projet à réaliser.

Et cette capacité n’avait rien à voir avec les caractéristiques physiques de ces prisonniers : les plus faibles physiquement s’en sortaient souvent mieux que les forts, du moment qu’ils avaient un but qui les faisait tenir sur la longueur. Ils avaient trouvé un sens à leur existence, et ce sens assurait leur survie.


Le sens et l’accomplissement


Ce thème a été développé de nombreuses fois par la philosophie (antique comme moderne) mais également par la psychologie.

Au milieu du siècle dernier, le psychologue américain Abraham Maslow a évoqué ce point d’une manière un peu différente dans sa « Pyramide des Besoins ».

Son idée était qu’en tant qu’êtres humains, nous progressons le long des niveaux de cette pyramide en partant de sa base.

Une fois que la satisfaction de nos besoins matériels (manger, boire, procréer) est obtenue et que notre sécurité est assurée, nous passons mécaniquement au troisième niveau : le besoin d’appartenance (famille, groupe social).

Ces trois premiers degrés de la pyramide assurés, nous cherchons alors à atteindre le degré de la reconnaissance et de l’estime de soi.

Puis, nous accédons enfin au cinquième degré, qui représente le plus haut niveau de cette pyramide : l’accomplissement. C’est à ce moment seulement que la notion de sens de notre existence prend sa véritable importance.


Modifier la perception de notre vie


Toutefois, afin que ce processus de découverte du sens dans notre vie puisse se mettre en œuvre, il faut tout d’abord que nous placions celle-ci sous un autre éclairage.

Cela peut prendre la forme d’une prise de recul qui nous permet de percevoir notre vie de plus loin ou de plus haut (cette technique était déjà celle proposée par les philosophes stoïciens).

Mais nous pouvons également apprendre à nous décentrer : sortir de nos petites habitudes quotidiennes et cesser de prendre nos pensées pour la « réalité ».

La psychologie ou le coaching peuvent apporter une aide efficace dans cette tentative de modifier notre comportement et de changer notre « carte du monde », comme le disent les spécialistes de la PNL.

Par exemple, pour ne plus voir ma vie comme un échec, je dois d’abord tenter de la regarder autrement et surtout accorder moins de crédit à mes pensées négatives, des pensées qui semblent me « confirmer » chaque jour que ma vie est un échec !

Ce petit pas de côté va me permettre de construire les bases d’une autre « vision du monde » en lieu et place de l’actuelle et, ainsi, de pouvoir donner un véritable sens à ma vie.

C’est d’ailleurs exactement ce que fait le troisième casseur de pierres : alors qu’il paraît effectuer exactement les mêmes gestes que les deux premiers, il modifie en réalité la perception qu’il a de son activité en la rattachant à un projet plus grand.

Et il en tire de la joie et du bonheur, qui lui permettent de supporter plus facilement les contraintes de son labeur.


« Casseur des pierres » ou « tailleur de pierres » ?


Il reste toutefois un dernier point que je souhaiterais évoquer avec vous avant de conclure.

On peut en effet se demander si les trois exemples cités dans la fable sont bien de la même nature.

En d’autres mots, est-ce que ces trois hommes font bien le même métier ?

Pour moi, rien n’est moins sûr : car tailler des pierres ne consiste pas seulement à les casser, mais à les mettre en forme et à les sculpter!

Vu sous cet angle, il semble donc que les deux premiers personnages et le troisième ne font pas le même travail : les deux premiers cassent et le troisième sculpte…

Et il ne s’agit pas que d’une nuance de principe. Car si le fait de « casser » de la pierre fait partie du travail du sculpteur, cela n’en représente pas l’essentiel.

La conséquence de ce nouveau point de vue est que, lorsque nous donnons du sens à quelque chose (à un évènement ou même à notre vie tout entière), nous ne faisons donc pas que lui donner du sens : nous modifions également la façon dont nous exerçons cette activité ou vivons notre vie.

Nous modifions donc aussi les gestes les plus élémentaires qui la structurent ; et nous modifions aussi notre comportement, voire notre appréhension du monde en général.

Imaginons un professeur des écoles : si son travail quotidien ne se rattache pas à un projet plus grand et plus exaltant (l’importance de l’éducation des jeunes enfants pour leur vie adulte, par exemple), ce travail finira par perdre beaucoup de son intérêt, et ce seront surtout les inconvénients du métier qui apparaîtront pour lui. Au point que ces inconvénients enlèveront peut-être tout intérêt pour son travail (on retrouve cette attitude chez beaucoup de salariés ou de professionnels progressivement usés par leur métier parce qu’ils n’arrivent plus à lui trouver un sens).

Mais si ce métier fait (ou refait) sens pour lui, alors sa manière de faire son travail va également changer : l’énervement va faire place à une certaine patience, son intérêt pour le travail des élèves (et particulièrement ceux qui sont en difficulté) va croître, etc.

Ainsi, en donnant du sens à ce que nous faisons, nous parvenons à faire mieux notre travail et à mieux vivre notre vie !


Les activateurs de sens


Nous connaissons tous ce genre de personnes qui, magiquement, transforment chaque rencontre, chaque moment furtif de la vie quotidienne, en un évènement merveilleux. En retour, nous connaissons également celles ou ceux qui parviennent systématiquement à ruiner l’intérêt de tout évènement, fût-il le plus extraordinaire. Les premiers sont ce que l’on pourrait appeler des activateurs de sens ; pour les seconds, je n’ai pas indiqué de nom : il y en a plusieurs, à vous de choisir :)...

Car c’est nous, humains - et nous seulement - qui pouvons donner un sens à un évènement ou à notre vie tout entière.

C’est également pourquoi donner (un sens) est un verbe plus adapté et plus réaliste que celui de trouver (du sens). On ne trouve pas : on crée ou on donne. En d’autres mots, la « donation de sens » est une activité qui nous incombe, nous les humains.

Nous sommes des activateurs de sens.

Sans cette activité, le monde resterait toujours « insensé ».


Conclusion


D’une manière générale, de nombreuses études montrent que les personnes les plus heureuses sont celles pour lesquelles leur existence fait sens (sens de leur activité, quelle qu’elle soit, mais également sens de leur vie personnelle et affective).

Mais y aurait-il toutefois des métiers ou des occasions où cette activation de sens est impossible ? Des métiers ou des vies, pour lesquels aucun sens ne pourrait être apporté qui puisse les éclairer ou les mettre en perspective ?

La réponse à cette question est complexe, car certaines activités ou certaines situations semblent tellement inintéressantes, ou tellement éprouvantes, qu’il paraît vain de conseiller à la personne qui les subissent d’essayer d’y « chercher du sens »…

C’est ici sans doute qu’il faut revenir à ce que rapporte Viktor Frankl (dont j’ai parlé au début de cet article) : quelle expérience, en effet, peut être plus horrible que celle d’être prisonnier dans un camp de concentration nazi ? Aucune, il me semble !

Et pourtant certains de ces prisonniers sont parvenus à trouver du sens, même dans cette expérience terriblement éprouvante.

Pourquoi pas nous ? …

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